La fontaine aux loups / Souvenirs d’avant qu’ils ne s’effacent IV

Paul Philbée - marche
Marcher pour se ressourcer – Photo P. Philbée

Au bout de la rue de la fontaine aux loups on se regroupe les soirs.
Ça discute de tout, de rien, des uns, des mob, des bagnoles et aussi des autres.
Et moi plus jeune, j’écoute.

Il y a François, Philippe, Daniel, Bébé, Didier et Francisco.
Ça fait beaucoup de garçons et peu de filles.

On se marre pas mal des traits des uns.
De celui dont le père est italien qui, lorsque la colère lui prend, balance vase et assiettes par la fenêtre.
Alors, dès que ça commence à s’animer ,à parler fort pas loin de la place du village, on lève la tête et on s’éloigne.

Francisco lui, sa famille est portugaise. C’est le roi de la mob et de l’auto.
Avant d’avoir sa Golf ou sa polo, il venait en 103 « kitée ».
Il a le look désuet du tombeur de banlieue. Blouson en cuir marron, cheveux noirs plaqués, légère banane.
Quand ça lui prend il met les gaz et fait l’aller retour de la rue
au guidon de sa mobylette, bras parallèles poignets presque reliés. La mode est au guidon serré, et je le regarde semblant deviner l’attrait d’une mécanique gonflée.

Didier lui nous fait marrer il a toujours quelque chose à dire ou à gueuler
Alors quand il parle il faut que ça s’entende, que ça éructe.
Un peu comme son père quand il balance le couvert. De sa voix, on a déjà les senteurs de l’Italie.

Daniel lui, habite dans la rue juste à coté de chez François et à deux maisons de chez moi.
Il n’est pas bête mais peut-être a-t-il trop subi la rigidité de ses parents. Je n’en tire jamais grand chose d’intéressant mais il a plein d’outils pour réparer et il est là. S’il n’y était pas il y aurait moins d’occasions de rigoler. Et puis il a un synthé, un orgue et un piano à queue, mais c’est peut-être pas trop son truc, car sa grand-mère l’appelle à chaque fois pour qu’il aille travailler son cours. Chez Daniel, j’ai découvert que des parents pouvaient garder une pièce fermée à clé pour une sorte de jardin secret. Je le sais car Daniel me l’a montrée un jour ouvrant la porte avec la clé cachée.

François lui c’est le gars subtile et marrant. Il habite à coté de chez moi.
C’est celui que j’écoute et qui donne son avis.
Il a toujours quelque chose à dire, quelque chose d’entreprenant.
Et pour se moquer il est souvent le premier.
Alors moi je le suis et je regarde avisé tout ce petit monde des grands s’agiter. J’aime bien aller chez lui, le voir de temps en temps. Presque jamais il ne me refuse l’entrée. Un jour que j’arrivais pour serrer la main au groupe, lui tendant et regardant déjà le suivant, François me dit: « on regarde toujours la personne dans les yeux quand on lui serre la main. » J’étais vexé. Je ne m’étais pas rendu compte que je ne lui avais pas apporté l’attention du salut. C’était le seul qui me l’avait fait remarquer. Depuis je regarde toujours, et je remarque ceux qui ne le font pas. Je repense à François et je me tais.

Bébé lui malgré son nom c’est le plus vieux.
Il ne vient pas souvent mais quand il est là, je sens un respect qui s’installe; une sorte de retenue. J’ai l’impression de ne plus exister.
Je ne sais pas s’il parle de ses études ou de son travail, je n’écoute pas souvent ce qu’il raconte. Et puis pour moi c’est trop loin de mes préoccupations. J’arrive à franchir le pas avec intérêt des jeunes de quatre à six ans de plus que moi, mais encore plus c’est un fossé.

Il y a aussi Philippe. Il est là dans la bande mais je ne l’entends pas.
Peut être ne parle-t-il pas vraiment parce que moi aussi je suis là.
J’y prête aussi moins attention parce que je le vois tout le temps à la maison.
On doit surement faire souvent attention à ce qu’on dit et ce qu’on fait quand son frère est là. C’est la vie qui nous apprend ça. Ça ne l’a toutefois pas dérangé de m’attacher à un arbre pour faire rire un copain et de me laisser seul tenter de me libérer. Pas plus non plus, la fois où en poussant la porte du garage je reçus la bassine d’eau qu’il avait posée plus haut. Alors Philippe ça fait déjà longtemps que je ne le regarde plus ni ne l’écoute.

Ça parle aussi des filles mais on en voit rarement.
Mais moi, les filles, les mobs, les portugais, les autos, les italos, tout ce monde du bout de ma rue, ça m’intéresse.
Çà intéresse toujours un garçon de onze-douze ans quand ceux de seize-dix-huit ans et racontent leurs histoires. Alors j’écoute et je les envie.

Il y a tout de même une fille, Karen. Elle est arrivée bien plus tard habiter la rue. Au début on se moquait car ses parents avaient fait construire leur maison à l’autre bout de la rue, sur la décharge de ferrailles de branches, d’herbe tondue.
Qu’est ce qu’on a pu la visiter sa maison quand elle était en construction. On fauchait même des matériaux pour la cabane souterraine au bout du terrain de chez François.
Si on avait dû habiter la maison à la place de Karen, dès le premier jour on aurait pu se diriger de pièces en pièces les yeux fermés.
Karen a rejoint petit à petit le groupe. Il y avait plus de retenue quand elle était là.
Pour son anniversaire, François pour rire lui a préparé un bijou. Au début elle l’a reçu avec un peu de surprise et un sourire, mais tous se sont moqués sachant que le bracelet était fait d’un vieux câble de vélo. Il était pourtant beau. J’apprenais qu’avec si peu on pouvait faire quelque chose de bien et le ramener à rien par un rire, une parole.
Karen est sortie avec Bébé. Ce n’était peut-être pas un secret, mais je pensais être le seul à les avoir vus. Alors j’ai gardé cette découverte pour moi.

Petit à petit ce groupe s’est délité. Certains sont partis, ont quittés les parents ou ont eu d’autres occupations que de trainer au bout de la rue. Je me souviens que les années ont passé comme ça de l’enfance à l’adolescence, puis tout a fini par s’oublier.
Peut-être que ces souvenirs ne sont pas exacts, mais qu’importe.
L’enfance a une bonne capacité d’imprégnation, et l’avancée dans la vie fait de temps à autre ressortir ces vieux souvenirs toujours un peu faussés.

L’enfance peut nous marquer. On peut aussi l’oublier. Pour ma part, cette partie de vie, je ne l’ai pas enfouie comme un vieux démon qu’on ne voudrait jamais voir remonter, et je remercie mes parents pour ne pas m’avoir refusé d’aller rejoindre le groupe du bout de la rue. Peut être l’ont ils fait car ils pensaient qu’il ne pourrait rien m’arriver puisque mon grand frère y était. De cette enfance je garde l’attrait de la mixité, le goût des origines différentes, quel que soit le milieu social. C’est une richesse, quand on a vécu dans un contexte heureux et de respect mutuel.
Et puis cette image de Daniel me revient, sa grand-mère sonnant la cloche ou l’appelant pour qu’il vienne faire « son piano ». Daniel trainant le pied, au regret de devoir quitter le groupe. Et nous, nous moquant de lui, de sa mémé et de son piano. Je repense à Daniel et à mes parents qui ne m’ont jamais poussé à venir travailler moi aussi mon fameux piano. Alors ne m’en voulez pas trop mes enfants si aujourd’hui encore je vous demande d’aller travailler l’instrument, vous qui avez souhaité apprendre à en jouer.

Je dédie ce texte à vous, mes enfants, en souhaitant que plus tard, quand vos vieux souvenirs remonteront à la surface, qu’ils affichent sur vos visages de nombreux sourires et qu’au fond de vos yeux vous n’y voyiez que peu choses à regretter.

La rue de la Fontaine aux loups était le nom de ma rue, celle où j’ai vécu.
Joli nom n’est-ce pas ?
Dans ce groupe du bout de la rue, il n’y avait pas de loups.
Je n’en ai jamais vus non plus, trainer d’un bout à l’autre de ma rue.

 

Paul Philbée – 06/2019
rue de la fontaine aux loups 95350 PISCOP Montmorency Saint brice val d’oise paris

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Auteur : Paul Philbée

Vous trouverez des textes que j'écris au fil de l'eau. Je leur associe mes photos. Ce n'est pas ma vie, n'allez pas imaginer cela ! C'est un amalgame tiré de mes pensées à un moment donné.

9 réflexions sur « La fontaine aux loups / Souvenirs d’avant qu’ils ne s’effacent IV »

  1. Bonjour Paul un joli nom de rue t en vous lisant, les souvenirs d’enfance ont afflué, les mêmes presque parce que j’étais une fille, et pour nous dans ce temps là , les garçons on les regardait de loin, on faisait « nos saintes nitouches » et au fond de nous on rêvait d’être moins sages…. Bonne fin de journée Amicalement MTH

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Marie.
      J’aime cette idée de piocher dans des souvenirs et d’écrire sur ce qui semble enfouit à jamais. Une partie du passé remonte et on se dit, « ah ? serait-ce pour ça ? Est-ce que ça viendrait de ces moments là ? » Un genre de psychothérapie subliminale ? 😉
      En tout cas merci à vous pour votre présence par la lecture et d’évoquer aussi vos propres souvenirs.
      Bien à vous.
      Paul

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