Ton Number One

Denis – 09/2016 – Photo P. Philbée

Il est là, assis à la table, dans un coin au fond de la salle. Un verre de bière à la main. Il attend et regarde la mousse naviguer suivant le vent.
Il souffle un peu pour la faire coller aux rebords du verre.
Ses yeux ne fixent rien. Ni le verre, qu’il fait légèrement tourner de la main, ni le barman.
Ses lèvres bougent. Personne ne l’entend. Le brouhaha de la salle couvre sa voix. De sa main gauche il tient le verre, du bras droit il fait des gestes, comme pour accompagner ses paroles. Il semble vouloir convaincre quelqu’un. Il parle dans le vide. Peut être à lui-même . Son regard tombe dans le verre. Il n’y arrive pas. Ses yeux remontent pour ne pas se noyer.
Il se tait. Il regarde. Il me regarde.
Non, il me voit pas, ses yeux sont vides.
Je commande un autre café.

Un jeune couple entre et s’assoit à la table d’à coté. Ils ont encore les yeux de l’amour, des jeunes années. Celles où l’on croit que rien ne se ternira. Leur naïveté me fait esquisser un léger sourire que je ne peux empêcher.
Je repense à Geneviève. A notre rencontre, nos débuts. Et puis à tout ça. Tout ce qui fait que l’on se demande encore comment on fait pour tenir.
Au début, je nous revois, comme ces deux-là. On se foutait des autres, on ne croyait qu’en nous-mêmes. Nous affrontions le monde, comme des montagnes. Et nous réussissions, souvent. J’entrais dans quelques des combines, pour embellir le quotidien. Oh, rien de bien méchant, une bricole ou deux par mois. Juste de quoi rester le favori, ton « Number One ». Comme ce tee-shirt que tu m’avais offert après une nuit pleine et entière. Avant que tu repartes, toujours aussi tôt pour toutes ces vies que tu avais déjà avant moi. Celles dont tu n’as jamais voulu me parler. « C’est mon jardin » que tu me disais posant ton index sur ma bouche.

Te voici qui arrives, avec toujours ton quart d’heure de retard. Tu m’embrasses, du bout des lèvres, avec cette distance, que tu gardes depuis des années. Tu es belle. Tu as su le rester.

L’homme au regard perdu dans sa bière se trouve debout, juste devant notre table.

« Geneviève, tu connais ce type ? dis-je dans ce demi sourire.
Geneviève ne répond pas.
L’homme la regarde, puis se tourne vers-moi. Il sent la tristesse du loser à plein nez. Ne souffrant pas la comparaison, je lui propose de s’asseoir et de prendre un verre avec nous.
Il ne dit rien. Des fois c’est mieux ainsi. Quand on n’a pas les mots, mieux vaut ne pas les essayer, c’est pas comme ça qu’on remonte la pente.
Les deux mains au fond des poches de sa veste, comme pour s’en faire une robe de chambre, il a la mâchoire serrée. Pour sûr que ça ne sortira pas aujourd’hui.
Je regarde Geneviève, mon œil pétille de la situation. Les siens sont ternes. Elle blêmit en regardant l’homme. Je me retourne, juste le temps de voir la lame briller sous les lumières du plafond avant d’entrer dans mon poumon.
Le sang remonte dans ma gorge, j’ai du mal à respirer. Il coule par la bouche, le couteau reste planté là, comme s’il avait fini sa journée .
L’homme a foutu le camp. Il n’a pas dit mot. J’aurais dû lire dans ses yeux, mais je ne me suis jamais donné la peine d’apprendre. Si j’avais su, j’aurais appris pour comprendre tous les muets de la terre.
Je vois l’écume flotter au dessus du verre de bière. Ma vue se trouble.
« Geneviève, où es-tu ? Serre-moi plus près. Dis-moi que tu viendras toujours, m’apporter des fleurs. Tu viendras, hein ?
Dis-moi encore que je suis ton « Number One ».
Oui, c’est ça, dis le moi encore. »

Paul Philbée – 04/2019

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Auteur : Paul Philbée

Vous trouverez des textes que j'écris au fil de l'eau. Je leur associe mes photos. Ce n'est pas ma vie, n'allez pas imaginer cela ! C'est un amalgame tiré de mes pensées à un moment donné.

4 réflexions sur « Ton Number One »

  1. Ces histoires incomplètes nous perturbent. Ce qui nous manque d’avant ou d’après nous titille, même si c’est vain, même si on sait que l’on ne fait que se faire du mal à mâchonner ce qui ne nous appartiendra pas.
    Comment souvent, c’est puissant, très évocateur. La violence surgit, ici par un couteau plongé, là par un magistral coup de pelle dont le bruit résonnera encore longtemps.
    Bien joué.

    Aimé par 1 personne

    1. C’est vrai que c’est un peu perturbant.
      C’est une scène finale où il manque le début de l’histoire…
      Il n’y a pas de fin heureuse ni de rebondissement…
      Enfin…
      En tout cas je vous remercie M&C de votre gentil commentaire qui me fait très plaisir…
      Bien à vous.
      Paul

      Aimé par 1 personne

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