L’île au milieu des autos / Souvenirs d’avant qu’ils ne s’effacent III

La vieille ville, Le Puy-en-Velay – Auvergne – France – Photo P. Philbée – 02/2019

Le printemps et son tempérament reviennent tout doucement.

Bientôt les vieux ramèneront leurs tables pliantes, les chaises qui vont avec et viendront s’installer aux quatre coins sous les premiers rayons du soleil.

Ils ne viennent pas pour l’apéritif, pas plus pour parler plus fort que leurs voisins. Non. Ils se regroupent par trois ou quatre et déplient les petites tables et commencent à jouer. Ils tapent le carton.

Autour, une mer d’autos, de vélos, de motos.

Au milieu cette île, hors du temps, où l’on prend encore son temps.

Petite île tout en rond.

Je passe par les allées, j’ai une vingtaine d’années. Je ralentis jusqu’à traîner le pas pour prendre quelques bouffées de cette vie où même le vent d’autan ne réussit pas à s’immiscer.

Au sortir de cette île, je flâne encore un peu dans la rue, vitrines aux antiquaires, puis j’accélère le pas, direction centre ville. Je jette un œil rapide à la cathédrale Saint Étienne sur la droite.

J’approche du centre, les tables se regroupent aux terrasses des cafés. Des moins vieux, des plus jeunes jeunes, sont attablés. Un autre style. Quel que soit le temps, soleil ou gris, les lunettes de soleil masquent les yeux de ce qu’ils regardent. On est dans la partie méridionale de la France, l’Occitanie.

Les années ont passé. Je ne suis plus étudiant, et toujours au fil de mes promenades dans quelques villes aux quatre coins de France, je les recherche. Je retrouve les terrasses, les cafés emplis des porteurs de lunettes, verres fumés, dorés, argentés, au moindre brin de soleil perçant le nuage gris printanier. Mais ces vieux attablés dans un parc, sous les arbres cartes en main, je n’en ai pas rencontrés. Pas une petite chaise sous le bras non plus.

Alors je garde de cette grande ville, cette image qui me revient dès que le soleil devient prégnant.

Cette image, elle est là, depuis plus de vingt ans, et j’imagine à chaque printemps ces vieux qui n’ont toujours pas vieillis, toujours pas aigris sans avoir bougé d’un pli.

Ces vieux venant de tous côtés et moi de la rue Tivoli à deux pas du canal du Midi.

Les vieux sont peut-être partis ou bien restés.
Et si je me promène encore sur cette île, les retrouverais-je à nouveau attablés ?
Belote et rebelote au milieu des autos.

Cette île toute ronde qui ne demande que peu de soleil pour revoir la vie immobile s’animer au Grand-Rond.

Alors si aujourd’hui les vieux ne sont plus, si les autos ont petit à petit envahi cet îlot, surtout ne me le dites pas.

Je garde de Toulouse cette image, ce petit coin où je compris que le temps peut passer, filer, que notre corps peut vieillir, se flétrir, mais il est toujours temps de prendre le temps au pas de sa vie.

Non ne me le dites pas.
Et s’il existe encore, ne me le dites pas non plus.

Paul Philbée – 03/2018

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Auteur : Paul Philbée

Vous trouverez des textes que j'écris au fil de l'eau. Je leur associe mes photos. Ce n'est pas ma vie, n'allez pas imaginer cela ! C'est un amalgame tiré de mes pensées à un moment donné.

22 réflexions sur « L’île au milieu des autos / Souvenirs d’avant qu’ils ne s’effacent III »

      1. Ce texte va dans le sens de garder le passé par l’écriture. C’est pour cela que je l’intitule « souvenirs d’avant qu’ils ne s’effacent ». Garder une trace par l’écrit.
        Merci à vous Jérôme et Milena.

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      2. 🙂 je t’en prie.
        Je viens de retrouver l’un de mes passages au sujet de l’écriture, qui rejoint ce désir d’écrire pour se souvenir (« garder le passé ») et faire durer le présent :
        « Plus concrètement, est-ce que l’écriture pourrait être cette dimension spirituelle qui permettrait de nourrir cet amour au-delà de notre attirance, de notre entente charnelle ? Est-ce que mon écriture pourrait nous faire perdurer ? Tant que j’écris, nous existons. C’est la seule certitude que j’ai. »

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      3. Beau passage. « Faire durer le présent »
        Lier le corps à l’esprit nécessite le verbe, sous forme écrite ou parlée. Entre deux êtres, peut être n’y a t il pas besoin de réciprocité de dialogue pour que l’amour perdure, dans ce sens où le corps peut répondre à l’esprit et inversement.
        Pour ma part, tant que je vis, j’existe. Ou plutôt j’existe par mes passions à la fois partagées (écrits, photos…) ou non (lecture…).
        Ouh la la Milena (ce n’est pas pour la rime ! ) vous m’obligez à réfléchir, faut vite que j’arrête pour conserver ma spontanéité 😉
        Bien à vous et merci pour ce partage (comme quoi les écrits restent, il faut juste les retrouver).
        Paul

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      4. « Ouh la la Milena (ce n’est pas pour la rime ! ) vous m’obligez à réfléchir » c’est l’un des plus beaux compliments que l’on m’ait offerts jusqu’à présent.
        Désolée, c’est l’un de mes plus grands (à ne pas confondre avec gros !) défauts je crois 😉 réfléchir et susciter la réflexion. Merci encore Paul !

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