Amnésie sélective

Après la pluie – Clermont-Ferrand – Auvergne – © Paul Philbée

Je ne sens plus mes bras.
Je ne me souviens pas.
Je suis allongé dans la poussière, au bord d’un chemin.
Ma mâchoire est endolorie.
Comme si j’avais reçu un coup, plusieurs coups.

Le soleil m’empêche de bien distinguer les alentours.
Je bascule sur le coté et me recroqueville.
Mes mains sont endolories. Elles me fourmillent.
Je ne peux pas prendre appui, je n’arrive pas à me lever.
J’ai beau tendre l’oreille, je ne distingue rien.
Je passe ma main sur mes lèvres.
Je crache pour faire ressortir la terre de ma bouche.
Ma gorge est sèche.
Le vent souffle un peu. Il m’aide à supporter le soleil.
Des gouttes de sueur perlent sur mon front.
Depuis combien de temps suis-je là ?
Personne pour me répondre.
Je ne connais pas cet endroit.
Je ne me rappelle pas.
Je tente de me lever. Je fais quelques pas et je retombe.
J’essaie de nouveau. Cette fois je tiens.
Mes jambes tremblent et finissent par flancher.
Je me hisse jusqu’à une branche cassée. Je la ramasse et m’y appuie pour me redresser.
Je parviens cette fois à marcher.
Je longe un chemin.
Je débouche dans une rue.
J’ai dû perdre connaissance dans le parc.
Une grille en fer forgé est par terre.
Tout semble à l’abandon.
Plus loin, une masse noire. J’approche lentement. Une voiture brulée, retournée.
Il a dû y avoir une guerre ici.
Combien de temps ai-je dormi ?
Je ne vois pas ce que je fais là.
Je ne sais plus qui je suis.
Je cherche mon porte-feuille mais ma poche intérieure a été arrachée.
Dans une autre poche, je trouve une vieille paire de lunettes dont une branche est cassée. Elle arrive à tenir sur mon nez. Elle semble être à ma vue.
Au croisement, plus loin je vois de la fumée. Je m’approche.
Soudain je prends peur. La fumée sort d’un tas. Des restes de cadavres amoncelés. Tous ne sont pas brûlés. Mon regard s’arrête sur une femme nue, blafarde, écorchée. Un peu plus loin des uniformes, comme écrasés. Un chien grogne, il me signale de ne pas approcher. Il tire sur un bras. Le reste du corps ne vient pas.
Au loin un homme, habillé comme un playmobil conducteur de pelle de chantier, me regarde.
Je m’approche avec un grand sourire, pour ne pas l’effrayer.
« Excusez-moi, monsieur, où pourrais-je trouver une télé ? Je n’ai pas très faim et je ne dinerai pas ce soir. Mais où est donc passé le salon de télévision ? Je suis un peu en retard et je ne voudrais pas rater la deuxième manche des chiffres et des lettres. »
Il me regarde, interloqué.
Me rendant mon sourire, il me répond d’un ton quelque peu familier : « Hé Pépé, oubliez la télé, vous êtes libre ! On a brûlé la maison de retraite. Maintenant vous êtes tous libres ! Le combat est gagné, on a tout fait sauter. Si vous voulez vous abriter, allez tout droit jusqu’au parking souterrain. Là-bas, le panneau encore debout, « École de Médecine ». Vous trouverez quelques étudiants pour soigner vos blessures.
– Et Laurent Romejko, il y est aussi ?
– Mais bien-sûr Pépé, et même Arielle ! »
Et il ajoute « il n’y a que Bertrand Renard qu’on n’a pas pu sauver. Le comité a voulu procéder à un vote, mais les gilets retraités s’en sont emparés et l’ont de suite lynché. On est désolé, ça a été trop vite, on n’a rien pu faire. Ils étaient trop nombreux. Pauvre homme.
– Ah, c’est tant mieux , je ne l’aimais pas bien celui-là. »
J’ai encore un peu peur, mais cette nouvelle me redonne la volonté d’aller de l’avant.
Je n’ai plus qu’à parcourir quelques mètres en direction du parking.
Je fais quelques pas, puis je m’arrête et me retourne.
Il n’a pas bougé.
Il me regarde et je lui fais un signe de la main en guise de merci.
Je reprends la marche, tenant fermement mon bâton de pèlerin.
Je sais dorénavant que devant moi se trouve un nouveau monde, civilisé.

Paul Philbée – 12/2018

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Auteur : Paul Philbée

Vous trouverez des textes que j'écris au fil de l'eau. Je leur associe mes photos. Ce n'est pas ma vie, n'allez pas imaginer cela ! C'est un amalgame tiré de mes pensées à un moment donné.

13 réflexions sur « Amnésie sélective »

  1. Magnifique texte, tout en ruines si je puis dire! Un champ de guerre, hébété, abasourdi, perdu, perclus, puis enfin quelque chose de « rassurant » auquel s’accrocher, un jeu futile pour occuper l’esprit trop désorienté par tant d’agression, de violence… On n’en sortira donc jamais? Merci Paul!

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  2. Je suis en fait triste à la lecture de ton texte Paul ! C’est si réaliste et bien écrit que je vois la scène. Il n’y a rien de rassurant dans cette fin, cela me parait au contraire horrible et possible … Mais il me semble que les écrivains sont aussi là pour dire : attention, voyez ce vers quoi vous allez …

    Aimé par 1 personne

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