Le retour (14-18)

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Sallanches – Les Ilettes – En direction du Mont Blanc – Haute-Savoie – © P. Philbée

J’ai longtemps attendu ton arrivée.
Je pensais que nous irions nous promener par le chemin jusqu’à la chapelle pour y déposer un cierge. Comme autrefois, avant ton départ.
Tu es arrivé par le train du soir. Je t’avais imaginé revenir dans ton costume gris. Celui que tu prenais les dimanches avant d’être mobilisé. Ce costume, resté accroché à la porte de l’armoire, que je regarde, et que je respire encore lorsque le cœur n’y est pas.
Je ne t’ai pas reconnu tout de suite. Peut être à cause de ce large bandage sous le nez, au bas de ton visage.

On m’avait un peu parlé de ces gueules cassées mais je ne m’étais pas imaginée que ça pourrait nous arriver.

J’ai peur. Peur de découvrir ton visage derrière ce pansement noirci.
J’ai vu dans tes yeux ce sourire gêné. Appréhension du retour incertain.
Tu m’as pris la main. Nous ne nous sommes rien dit.
Mes larmes ont coulé. Je t’ai dit que c’était des larmes de joie, celles de te revoir, que mon cœur était submergé de te savoir vivant.
Dans ton regard, j’ai compris que tu aurais aimé y croire.
Pourquoi toi.
Pourquoi nous.

J’ai vu le Père Jean-Robert ce matin.
On m’avait raconté tant de choses à propos de la vie sur le front, que je m’étais préparée depuis de longs mois à ce que tu sois tué. J’avais beaucoup pleuré en pensant qu’on te ramènerait un jour, pour être enterré auprès des tiens.
Sans nouvelles de toi, j’avais perdu espoir et commencé mon deuil pour qu’il soit moins douloureux quand l’avis de décès me parviendrait.
Le Père Jean-Robert m’a dit que Dieu a voulu que tu reviennes. Que c’est une joie, car tant de ses enfants sont emportés.
Il m’a réconforté en me disant que j’allais t’aimer différemment. Comme une mère avec son enfant, quelle que soit la beauté et la souffrance. Quel que soit ton visage.
Il me faudra du temps.

Depuis ton arrivée je te vois comme un étranger. Peut-être parce qu’on s’est mariés trop tôt, dans l’insouciance des jeunes années.
J’ai beau savoir que derrière cette plaie, c’est toujours toi, je ne te retrouve pas.
L’obus a cassé l’image que tu avais de toi et je n’arrive pas à cacher ce sentiment intime de la perte de l’être aimé. Moi qui croyais me moquer de la beauté. Mais c’est au-delà de tout ce que l’on pouvait imaginer.
Cette image, je te la renvoie comme un miroir.
Mon cœur souffre de se refermer et je vois ton œil sombrer un peu plus.
Comment pourrais-je faire autrement ?
Dieu m’a donné la vue. A présent il devrait me l’ôter pour que je puisse continuer de t’aimer.
Aveugle, je pourrais te toucher, remonter mes mains le long de ton visage, suivre le contour de ce trou béant remonter le long de ton oreille, de ce qu’il en reste, et te caresser la nuque.
Oui, je pourrais.

Le père Jean-Robert m’a dit que le Seigneur aime tous les siens, quelles que soient leurs différences. Il m’a dit que toi, mon Manu, tu as combattu pour notre liberté et qu’il faut que je m’accroche pour ne pas te laisser. Pour que, malgré les plaies, tu sois fier de ne pas t’être battu en vain. Que cette fierté passe aussi par le regard que les autres portent sur toi, à commencer par moi.

Lorsque je suis seule, je m’entraine à me diriger et attraper les objets du quotidien. Je mémorise chaque pièce, je compte mes pas.
Je vais essayer de m’accrocher, pour toi, pour refonder notre foyer.

J’ai acheté une paire de lunettes aux verres fumés.
Pour qu’on ne voit pas que, lorsque tu es là et que je m’approche, je ferme les yeux.
Chaque pas vers toi est une preuve de cet amour que je tente à nouveau de raviver.

Dans six mois, dans un an, un jour j’enlèverai ces lunettes pour que tu puisses enfin regarder mes yeux t’aimer à nouveau.
Ce jour là, si je ne suis pas trop vieille, j’aurais envie d’un enfant de toi.
Cet enfant qui nous ressemblera. Par son visage aux traits fins, son insouciance, il me rappellera comment tu étais avant.
Oui, cet enfant nous montrera le chemin parcouru jusqu’à ce jour où nous aurons réussi à nous aimer à nouveau chacun dans le regard de l’autre.

Paul Philbée – 11/2018

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Auteur : Paul Philbée

Vous trouverez des textes que j'écris au fil de l'eau. Je leur associe mes photos. Ce n'est pas ma vie, n'allez pas imaginer cela ! C'est un amalgame tiré de mes pensées à un moment donné.

10 réflexions sur « Le retour (14-18) »

  1. Un récit extrêmement émouvant, qui illustre bien la complexité de la guerre dans tous ses aspects, qui en donne une vision réaliste, dure, grinçante, avec en filigrane ses combats acharnés, ses horreurs, et son sens du sacrifice ultime.
    Et oui, Paul, qu’on soit croyant ou pas, pacifiste ou pas, en ce jour hautement symbolique, il est bon de se rappeler qu’aucun des combattants de cette guerre inhumaine n’est revenu indemne, physiquement ou psychiquement.

    Bien amicalement.

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