Le loto

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Le loto des écoles – La Chaise-Dieu (Haute-Loire – Auvergne) – © P. Philbée

A l’abri de la pluie, la vieille dame regardait une affiche collée au fond de l’abribus.
Dimanche prochain Loto.
Les beaux jours reviennent et les lotos refleurissent à la pelle. Loto de l’école, loto des vieux, des anciens combattants, loto des vieilles, des folles et des enfants.
Une cage, des boules numérotées. Des cartons avec des numéros. Des morceaux de carton pour cacher les numéros. Une manivelle, un tableau. Voila tout ce qu’il faut pour jouer au loto.
Et c’est parti mon chéri.
Une qui tourne la manivelle, qui sort le numéro, qui dit le numéro dans un micro.
Un qui affiche le numéro sur le grand tableau.
Toi qui caches le numéro sur ton carton. Enfin… si t’as le bon.
Jouer au loto demande beaucoup d’attention. Mais si tu es un peu crétin, pas trop finot, tu peux jouer quand-même, et gagner peut-être.
Mais sache que tu ne gagneras pas pour autant, dans le regard des autres, un nouveau cerveau.
Quand on joue au loto, certains retiennent leur souffle, sont en émoi. D’autres soupirent, font leur chemin de croix.
Une ligne, on déligne.
Deux lignes, attention, attention, on ne déligne pas !
Si tu n’es pas concentré, si tu loupes un numéro, tu perds la chance de toucher le lot.
Le temps que tu essaies de chercher quel est celui à masquer sur ton carton, il y en a toujours un, petit malin, qui fait arrêter la partie.
Il faut vérifier, il a dû se tromper.
On égraine ses numéros. On applaudit.
Pas de pot, c’était un pro.

Voici venu le grand moment, celui que tout le monde attend.
La partie finale.
Celle qui te permettra peut-être de toucher le gros lot, ou bien plus simplement, celle qui te permettra de rentrer chez toi. Toi qui y pensais déjà avant d’arriver.
Le drame.
Par un moment d’inadvertance, qui ne pardonne pas, tu regardes les aiguilles de ta montre. Tu la secoues, pensant qu’elle s’est arrêtée.
Un moment d’absence, une faute de débutant.
La tête un peu lourde les yeux fermés, dans un soupir un peu trop prononcé, dans l’alignement de ton nez, les petits cartons masquant tes numéros se sont envolés comme emportés par le vent.
Expulsés les petits cartons.
Partie expirée.
Un enfant te regarde dépité, menaçant. Pour un faux mouvement, la télévision grand format convoitée est partie dans un écran de fumée.
Tu as beau lui expliquer que la télé, ça ne sert à rien de la multiplier. Que le loto n’est qu’un artifice. Le plus important c’est ce qu’il peut rapporter à l’école. Permettre aux enfants de sortir, découvrir, voyager.

Quand le soir vient à tomber, il est des journées que l’on voudrait oublier.
Tu rentres chez toi, repas froid. Le silence est à son comble.
Aux yeux des enfants, tu passes pour le roi. Pas celui que tu étais à la maternité, lorsque tu les berçais, tes beaux garçons. Depuis ils ont un peu grandi et leur regard s’est affuté.
J’aurais voulu être le roi du loto. J’aurais dû les acheter ces pastilles en plastique colorées. Celles que l’on sort uniquement pour le loto du dimanche. Celles qui, si tu trembles, tu tousses, tu éternues comme une vieille époumonée, restent collées sur le numéro.
J’aurais voulu être le roi. J’aurais voulu leur montrer que je ne suis pas celui qu’ils croient.

Il est des moments où l’on regrette que les enfants ne soient pas encore grands.
Tu sais qu’un beau jour, ce jour viendra. Il te faudra profiter. Profiter encore, avant que ne vienne cet hiver où tu te sentiras un peu vieux et que tes enfants auront à leur tour des enfants.
Il arrivera un jour, un jour où toi aussi tu y viendras. A l’aube de l’hiver de tes derniers printemps, tu accompagneras les vieilles pas si folles qui n’ont toujours pas bougé, pas gagné la télé.
Tu te laisseras gagner par celle, toujours partante pour jouer au loto, partante pour gagner ce gros lot qu’elle a autrefois connu dans sa jeunesse sans jamais le toucher. Je ne parle pas de celui qui lui permettrait de regarder en même temps, sur trois chaines, la météo.
Qu’il pleuve, qu’il vente, ou qu’il fasse beau, l’affiche dans l’abribus le lui dit.
Dimanche prochain, c’est le loto.
Elle, elle le sait. Les vieilles le savent toutes.
Quelle que soit la météo, quel que soit le lot, ils seront là. Il n’y a pas mieux que le loto pour rameuter tous les marmots.
Eux aussi, le savent qu’elles sont les reines. Ces enfants pas encore grands, qui raffolent de ce jeu à jouer avec les grands, avec les vieux.
Elles sont « les Reines du Loto ».
A chaque partie elles gagnent le plus beau des gros lots. Passer un bon moment avec les enfants, leurs petits enfants.
Depuis longtemps elles ont compris, que le loto c’est sérieux, qu’elles doivent jouer et les aider. Placer pour les petits et passer pour les plus grands les pastilles colorées.
Elles gagnent toutes le plus beau des cadeaux. Celui de voir dans le regard des enfants, dans leurs yeux briller l’espoir de gagner un cadeau, petit ou gros.
Elle pense à cet enfant qui brandira fièrement le carton comme un trophée à la maison; celui qui dira, grand vainqueur, « Avec mémé on a gagné !  »
Alors elle regarde cette affiche dans l’abribus.
Dimanche prochain Loto.
Cette affiche qui semble lui dire
« Les beaux jours reviennent.
Attention mémé.
Dimanche prochain, tu seras la Reine.
Il ne faudra pas décrocher.
Le loto c’est du sérieux.
Faudra pas déconner, si tu veux gagner le gros lot.
Gagner ses yeux.
Les voir briller, scintiller.

Voir et revoir son regard fier et heureux.
Le plus beau des cadeaux. »

Paul Philbée – 03/2018

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Loto des écoles – La Chaise-Dieu (Haute-Loire – Auvergne) – © P. Philbée

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Auteur : Paul Philbée

Vous trouverez des textes que j'écris au fil de l'eau. Je leur associe mes photos. Ce n'est pas ma vie, n'allez pas imaginer cela ! C'est un amalgame tiré de mes pensées à un moment donné.

2 réflexions sur « Le loto »

  1. Bonjour Paul, je suis une « mémé » indigne , j’ai horreur du loto, il y en a dans mon village, il faudrait me payer pour que j’y mette les pieds, j’aime pas la salle des fêtes, j’aime plus trop non plus les gens… alors je préfère et de loin rester chez moi avec un bouquin! Bonne fêtes de Pâques Amitiés MTH

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