La tête sur les épaules

Coucher de soleil, un soir de février (Haute-Loire) – © P. Philbée

Elle a la tête sur les épaules, Bien ancrée, bien vissée.
Il faut s’y mettre à deux pour la décapsuler.

Une fois ouverte, on a cherché.
Mais on n’y a rien trouvé d’autre, que des voies bien tracées.
Celle de ta vie, de nos enfants, et un peu de moi aussi.

Elle a la tête sur les épaules.
Nos vacances sont planifiées à l’avance.
L’école, et le lieu où l’on va habiter.
Ce que l’on va faire le dimanche, même après qu’on ait vu tes parents et leur poulet fermier.
Le soir, je rentre tard. J’ai fini depuis longtemps de travailler, mais j’ai besoin de m’évader, de rester encore un peu dehors, à l’étranger.

Je me souviens encore.
Lorsque je t’ai rencontrée.
J’aimais à dessiner sur ton corps, l’après-midi quand tous étaient dehors, des sillons avec mon doigt sur ta peau.
Je te disais des mots, dans la blancheur du trait éphémère.
C’est nous sur ce chemin, l’enfant qui naît, l’or qui brille.
Celui qui devient grand, qui suit la ligne, et puis cette petite fille, ce bébé.
Celle qui me ressemble, qui n’aime pas parler ou alors avec frénésie et qui ne s’entend plus. Avec ses idées arrêtées un peu comme les miennes, et ce côté secret, fermé, qui peut tout foudroyer.

Tes bagages, tu les a pliés, ce jour, le 4 février.
Tu t’es aperçue que tout foutait le camp, sournoisement depuis des années.
De petites touches en petites touches, sur cette vie toute tracée, tu a vu se construire une voie ferrée sur le côté.
A droite, puis à gauche, et ainsi de suite, tout en zigzags.
Les barrières des passages à niveau t’obligeaient sans cesse à t’arrêter.
Laisser passer les aléas.

Assise à attendre, tu t’es rendue compte que tes sillons, depuis si longtemps dessinés, étaient devenus des pointillés.
Tu as fini par pleurer, t’épancher sur moi, sur nous, sur notre foyer.

Faisait-il un peu plus froid ce jour là ?
Tu t’es blottie dans ses bras.
Tu es rentrée.
Tu m’as quitté.

Celui qui raconte cette histoire l’a un jour rencontré.
C’est drôle comme il ressemble à ton père avec sa gouaille « Titi Paris. »
Peut-être cherche-t-on toujours sa famille, et inconsciemment à refaire la même; celle de sa jeunesse, du foyer de ses jeunes années.

Je t’ai perdue quand tu l’as aimé.
On ne peut pas lutter contre celui qui ressemble à son enfance.
Pourtant, autrefois tu m’avais raconté l’avoir détestée.

Tu es partie me laissant tous ces chemins à démêler
Je me suis assis et j’ai essayé.

J’ai toujours cette envie de ne pas rentrer, bien que tu ne sois plus là.
On s’en sort, sans toi, avec mes faiblesses et mes à-côtés.
Je te regrette mais je n’y peux rien, on ne peut pas bien se changer.
Et puis, je ne t’ai pas trompée.

Depuis que maintenant tu reviens, sans renouer les liens qui sont coupés.
Depuis que tu rentres avec lui à tes côtés, pour protéger a nouveau le reste de ton foyer, j’ai dû partir, vous laisser.

C’est curieux de toujours vouloir rentrer tard, de chercher les à-côtés, quand on n’a plus la maison, ce cocon objet de ses envolées.

Je suis maintenant toujours un peu perdu, je voudrais trouver la sérénité.
Alors pour tenter de sonder le fond de tes pensées, de savoir si un jour on pourra encore s’aimer, je recherche quelqu’un de plus fort de plus costaud.
Quelqu’un qui pourra m’aider à dévisser cette tête, la décapsuler et voir un peu tout ce foutoir.
Quelqu’un qui me dira si l’on peut démêler ou s’il faut tout brûler, de ces chemins tracés il y a bien si longtemps, à l’époque de nos jeunes années.

 

Paul Philbée – 02/2018

Rouille sur la voie ferrée (Corrèze) – © P. Philbée
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Auteur : Paul Philbée

Vous trouverez des textes que j'écris au fil de l'eau. Je leur associe mes photos. Ce n'est pas ma vie, n'allez pas imaginer cela ! C'est un amalgame tiré de mes pensées à un moment donné.

7 réflexions sur « La tête sur les épaules »

  1. C’est assez délicat de commenter, sans savoir quelle est la part autobiographique dans ce récit, par peur de commettre une indiscrétion, de pénétrer par effraction dans la retraite de vos amours mortes.
    Par souci pour le préjudice causé, également, dans le déroulement des faits.
    En tout cas, c’est très bien écrit, comme d’habitude chez vous Paul, tout s’enchaine et tient le lecteur en haleine.

    Aimé par 2 personnes

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